• Le Comité Secret... (2)


    La nièce de la boulangère bondit plutôt qu'elle n'alla se placer, derrière le pupitre :
    « Encore une fois ce fut affreux ! Lundi, Mme Boudard m'a souri dès son entrée ; on voyait bien à son air réjoui qu'elle pensait : ma petite, si tu avais mieux travaillé tu n'aurais pas à faire ce boulot miteux ! Rendez-vous compte, elle osait... Pareil, les trois gamins qui sont entrés mercredi pour acheter des chocolatines ; c'est bien simple, ils riaient entre eux, pas besoin de vous faire un dessin... »
    Elle se tut, submergée par une émotion visible et touchante. Un murmure de soutien parcourut l'assistance, et le commis de la bouchère applaudit ; sans nul doute il comprenait très, très bien - par son expérience personnelle et professionnelle - ce que la pauvre avait pu endurer. La pharmacienne vint la prendre par l'épaule, doucement mais fermement, et prit ensuite sa place :
    « J'ai eu moi aussi, vous vous en doutez, ma dose d'avanies cette semaine. Mardi, deux petits jeunes ont fait irruption - c'est le mot - dans mon officine ; des amoureux. Et ils ne le cachaient pas ! On les entendait roucouler de loin, ils se frottaient l'un contre l'autre comme deux petites bêtes. Je suis sûre qu'ils le faisaient exprès ; comme si tout le monde dans le quartier ne savait pas que mon Marcel s'est enfui il y a quinze ans avec ma première préparatrice ! Mais croyez-moi, je leur ferai regretter tous ces affronts... »

    Elle en perdait presque son sang-froid, sa voix tremblait ; et dans l'ombre je goûtais sa haine en connaisseur. La bouchère à son tour vint témoigner derrière le pupitre de l'insoutenable aplomb de ces gens qui osaient se plaindre qu'elle ne leur donnait pas ce qu'ils avaient commandé : comment pouvaient-ils mettre ainsi en doute sa bonne foi ? Savaient-ils ce qu'était sa vie en dehors du magasin ? Si elle souffrait dans la vie de tous les jours de ses problèmes de mémoire ? Certainement non ! Il allait falloir montrer à tous ces gens de quel mépris on était capable, en réponse à leur insultante bonne humeur... De mon côté, je riais intérieurement ; tous ces gens de la V.V.S.S. nous préparaient d'agréables confrontations, des tensions et des heurts sournois qui attaqueraient efficacement le fond insupportablement joyeux de la mi-février. Tous des recrues de choix pour l'organisation de l'Œuvre de ma vie : le Grand Chaos Universel...

    A son tour l'épicier prit la parole ; l'écoutant vitupérer, j'envisageais de m'éclipser discrètement lorsque ces mots me firent sursauter :
    « ...et ce jeune homme - IL CITA MON NOM ! - avec son air emprunté, comme s'il possédait en secret un royaume dont on ignorerait l'existence ; c'est d'un ridicule... »
    Je poussai alors un cri outragé, de ma plus belle voix d'outre-tombe - tous les adeptes de mon Maître en sont dotés, c'est pour faire impression et l'effet est garanti. Tous les conspirateurs se tournèrent vers moi ; sachant qu'ils ne pouvaient me reconnaître dans l'ombre, j'éclatai d'un rire démoniaque et, d'un geste ample, jetai ma carte au milieu du groupe interdit. Puis je pivotai, et sans cesser de rire - ça arrive, parfois - je m'en fus en courant dans le couloir obscur...

    Par bonheur, aucun ne songea à me poursuivre - j'imagine que la carte de l'Antéchrist jetée par une grande silhouette sombre, théâtrale, ça impressionne - et personne ne me vit donc glisser sur le carrelage de l'épicerie pour me casser lamentablement la binette. Du coup, mon fou-rire méphistophélique se calma, heureusement d'ailleurs car dans la rue c'eût été du plus mauvais effet ; et je regagnai ma maison, silhouette à présent anonyme parmi les anonymes. Bien entendu, je n'avais pas oublié de faucher au passage une boîte d'œufs frais pour mon omelette aux piments...


    Signé : Cousin Gat'.

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